Extrait de « L'ART DE TOUTE SORTE DE CHASSE ET DE PECHE » (1730)
Cette Pêche n'eft pas moins divertiffante, ni moins profitable que la précédente. On met la Carpe à bien des fauffes, & on la fert fur table, déguifée de bien des manières. Voyons donc quelles font les rufes qu'on peut employer pour la furprendre.
La Carpe eft un Poiffon d'eau douce fort commun, qui a des écailles fort larges, plus dorées les unes que les autres.
Ce Poiffon fe plaît dans les rivieres & dans les étangs, dans les lacs, dans les marais, & dans les viviers ; il vit d'herbes & de limon.
On prétend que la Carpe eft habile à éviter le piége qu'on lui tend ; que s'élançant en l'air, elle faute par deffus le filet, fi les Pêcheurs ne préviennent cet inconvénient, ou bien on dit qu'elle s'enfonce la tête en terre, & que lorfqu'on a tendu le filet, il ne peut que paffer par deffus, en lui touchant feulement la queuë.
Secret pour pêcher la Carpe à la ligne.
Pour faire bonne Pêche, vous prendrez des hameçons d'acier, & des lignes de foye verte, fortes & groffes comme le bout d'un fil d'aiguillette : vous les attacherez à de grandes gaules, qui foient d'un bois pliant, qu'on ente dans un fureau. La maniere de le faire fe voit affez tous les jours, parmi ceux qui fe mêlent de pêcher ainfi.
Vous foignerez de mettre à cette ligne un morceau de liége, éloigné de l'hameçon, felon qu'on juge que l'eau eft profonde, & de maniere que cette ligne étant jettée dedans, il y en ait long d'un pied qui trempe au fond de cette eau, avec l'appât au bout : car fi la ligne ne trempoit point d'environ un pied, la Carpe la verroit, & elle ne mordroit point, la Carpe ne mordant point quand elle voit la ligne.
Quelquefois lorfque les Carpes fe fentent prifes, & qu'elles font extrémement groffes, il arrive que par les efforts qu'elles font, elles brifent la ligne, fi par quelque moyen on ne fçait y remedier : voici comment.
Vous ferez vôtre ligne de cinq à six toifes plus grande qu'à l'ordinaire ; ce n'eft pourtant pas à dire pour cela qu'il faille la jetter ainfi : mais on l'entortille autour de la gaule, & on n'en laisse qu'autant qu'on juge d'en avoir befoin pour pêcher d'abord.
Enfuite, & lorfque la Carpe a donné à l'amorce, & qu'on fent qu'elle fait de grands efforts pour s'échapper, on ne la violente point : mais détortillant petit à petit la ligne, on lui donne la liberté de fe promener. Elle ne tarde gueres à fe noyer, & vous la prenez ; il n'y a que les groffes Carpes qui font fujettes à cet inconvénient. Mais comme il y a des Carpes fi monftrueufes qu'elles romproient toutes fortes de lignes, il vaut mieux fe fervir d'une ligne qui ait fix toifes de longueur plus qu'à l'ordinaire, & ayant attaché le bout au bâton & tourné la ligne plufieurs fois autour du bâton, vous l'arrêterez au bout, puis vous prendrez un petit bâton long de quatre pouces, qui fera un peu fendu par les deux bouts : & le pofant proche du bout où doit être fiché un petit brin de balaine, à quoy la ligne tienne, vous ferez entrer le cordon de la ligne dans une de ces fentes, & vous déviderez la ligne fur le milieu du petit bâton fendu, en forte qu'il n'en refte plus que ce qu'il en faudra pour pêcher comme avec une ligne commune. Faites après cela entrer le cordon de la ligne dans l'autre fente du bâton, puis mettez l'appât et pêchez. Ce qui fera ployé fur le petit bâton, ne fe défera point que lors que la Carpe fera prife, & qu'elle fera fes efforts. Et pour lors ayant de l'ébat, vous aurez moyen de la laiffer fe tourmenter, fans qu'elle rompe aucune chofe, ce qui vous la fera prendre aifément.
Autrement.
Quiconque veut pêcher des Carpes à la ligne, doit choifir un endroit dans l'eau qui foit uni, fans pierre & fans herbes dans le fond, ce qui empêcheroit fans doute que ces Poiffons ne fe priffent. Mais quand le fond de la riviere n'eft point tel, on peut faire couler au fond une porte, fur laquelle on aura foin d'apâter de temps en temps avec des féves cuites, & fur laquelle on pofera les hameçons chaque fois qu'on voudra pêcher.
Il eft bon auffi d'obferver que l'endroit où l'on pêche, foit acceffible aux Carpes ; fi les bords étoient efcarpez, & que l'eau fût beaucoup plus baffe, on ne pourroit rien faire qui vaille. Cette maniere-ci eft differente de la précédente, & voici comment on y réüffit.
Etant certain d'un endroit où il y a de la Carpe, il faut quatre ou cinq jours de fuite y jettter de l'appât foir & matin. On prend ordinairement des féves ou haricots, préparez de la maniere qui fuit.
Vous prenez des féves environ la quatriéme partie d'un boiffeau, vous les faites tremper dans l'eau environ fept à huit heures.
Enfuite, mettez-les dans un pot tout neuf verniffé en dedans, avec de l'eau de riviere ; faites-les boüillir jufqu'à ce qu'elles foient prêtes d'être à moitié cuites.
Cela fait, mêlez-y trois ou quatre onces de miel, deux ou trois grains de mufe, avec environ la groffeur de deux féves d'aloës citrin en poudre ; achevez-les de cuire à moitié, après quoy vous les retirerez pour vous en fervir dans l'occafion.
Vôtre endroit choifi, vôtre ligne & vôtre appât ainfi apprêtez, vous choififfez les plus groffes féves pour mettre à vôtre hameçon, afin de faire en forte qu'il foit tout caché hors la pointe, qui doit un peu en fortir.
Il faut pour bien faire, aller à cette Pêche aux heures marquées ci-deffus, & ajufter la ligne comme nous l'avons dit.
Etant arrivé au lieu deftiné, jettez vôtre ligne, gardez le filence, & ne remuez point.
Quand vous verrez neanmoins que vôtre liège fera à fond, ce qui fera une marque que la Carpe a donné à l'amorce, tirez vôtre ligne en haut pour piquer vôtre Poiffon, qui fi-tôt qu'il fe fentira pris, s'agitera.
En ce cas, lâchez vôtre ligne peu-à-peu, comme il a été dit ; la Carpe fe promenera, & petit à petit perdant de fes forces, il vous fera facile de la tirer à vous.
Quand elle fera à vôtre portée, mettez-lui d'abord votre doigt dans la gueule, & l'amenez fur terre, le plus adroitement qu'il vous fera poffible.
Pour mieux faire, fervez-vous d'une trouble qui eft un efpéce de filet affez connu. Il faut l'avoir auprès de foy quand on pêche : fi vous êtes feul, & que vous voyez aprocher la Carpe, mettez le pied fur la ligne ; & lorfque vôtre Poiffon fera à quatre ou cinq pieds du bord, plongez vôtre filet dans l'eau, gliffez-le fous la Carpe, levez-le, & et elle s'y trouvera enfermée.
Cette Trouble doit avoir deux pieds de profondeur, afin que le Poiffon ne puiffe en fortir quand il y eft pris.
Autres appâts dont on peut fe fervir pour pêcher à la ligne.
Au lieu des féves dont on a déjà parlé, on fe fert fi l'on veut, de l'un ou l'autre des deux appâts qui fuivent ; le premier fe fait de la maniere que voici.
On prend du marc de chenevis (on en trouve chez les Huiliers) la doze eft d'une livre ; deux onces de momie, elle fe vend chez les Apoticaires ; deux onces de fain doux ou graiffe de porc, il n'importe ; deux onces d'huile de héron, autant pefant de miel, une livre & demi de pain blanc racis, & quatre grains de mufe.
On mêle le tout enfemble, on en fait une efpéce de pâte qu'on coupe par morceaux, gros comme des pilules, puis on s'en fert pour garnir l'hameçon.
Il eft bon que cette pâte ait un peu de corps, & ce n'eft que par le moyen du marc de chenevis qu'on lui en peut donner. Cet appât eft merveilleux ; en voici un autre qui n'eft pas moins fûr.
Vous prenez de la chair de héron mâle ou femelle, vous la mettez dans une bouteille que vous enterrez dans du fumier chaud, & l'y laiffez l'efpace de quinze jours ou trois femaines, pendant lequel temps elle devient en huile : il faut tirer alors cette bouteille bien bouchée, crainte que cette liqueur ne s'évapore trop.
Quand l'envie vous prendra de pêcher, prenez de la mie de pain, un peu de chenevis, pilez le tout enfemble, imbibez-le de vôtre huile, faites-en un corps.
Cela fait, féparez le en petites boulettes groffes comme des féves, garniffez-en vôtre hameçon, & pêchez à l'ordinaire.
On fe fert de l'un & l'autre de ces deux appâts, pour appâter les endroits où l'on fait qu'il y a de la Carpe, & dans le temps prefcrit.
Le meilleur temps pour pêcher la Carpe à la ligne, eft depuis le mois de Juin jufqu'en Août ; elle eft pour lors affamée ; & dans cette faifon, il y en a même qui ne fe fervent que de vers de terre, ou de féves cuites feulement dans l'eau.
Pour faire venir le Poiffon après la Ligne.
Vous prendrez deux grains de mufe, quatre goûtes d'huile d'afpic, autant de momie & de camphre, vous en frotterez fouvent l'hameçon, & l'ammorcerez à l'ordinaire, tout le poiffon des environs y viendra.
On peut auffi amorcer l'ameçon avec une vieille calotte ou vieux chapeau gras ; le plus vieux eft le meilleur : on le coupe par petits morceaux. Cela eft très-fûr pour le petit poiffon.
De la maniere de prendre les Carpes au Tramail le long des Crônes.
Voici pour ceux qui aiment fort la Pêche : car il faut l'aimer & avoir pratiqué fouvent des rivieres, pour fçavoir où en font les meilleurs Crônes, qui font des cavernes où les Poiffons fe retirent, quand ils entendent du bruit.
Quand on veut pêcher heureufement le long des Crônes, il faut fe tranfporter dans les lieux où l'on fçait qu'il n'y a rien qui puiffe empêcher d'y tendre le filet, comme pourroit être quelques arbres renverfez.
Si ce n'eft affez d'un Tramail pour enfermer le Crône, on en prend deux, & pour le tendre, on a plufieurs perches de faules ou d'autre bois : il ne faut pas qu'elles foient blanches, car le Poiffon à la vûë s'en épouvanteroit.
Ces perches feront longues à proportion que l'eau fera profonde, & groffes comme le bras, pointuës par le gros bout, & toutes unies & bien droites.
Ces perches étant ainfi préparées, on les pique dans l'eau le long du bord de la riviere, à fix pieds l'une de l'autre, obfervant que pas une ne fe trouve à l'entrée des Crônes, cela feroit peur au Poiffon.
Il faut qu'elles foient piquées en terre à force, & arrêtées par le haut avec une corde attachée à un arbre, s'il s'en trouve, ou à un piquet qu'on plantera.
Ces perches feront percées à fleur d'eau, d'un trou à fourrer le petit doigt, qui fervira à mettre à chacune une cheville de pareille groffeur, longue d'un demi pied & de bois verd.
A chaque bout des chevilles, fera une coche pour y attacher une ficelle un peu forte, longue d'un pied ou environ. Ces ficelles & ces chevilles fervent pour tenir attachée une corde qui traverfe les perches.
Quand le Pêcheur a ainfi tout préparé, il prend un Tramail, ou plufieurs, s'il en eft befoin ; il le déploye & le tend dans l'eau à fleur du bord de la riviere, & de maniere que le plomb tombe un peu au-deffus des Crônes, afin de les enfermer.
On remarquera qu'il faut que les chevilles dont on a parlé ne tiennent que très-peu dans leurs trous, afin que tirant la corde qui les tient, elles en fortent aifément, & donnent la liberté au filet de s'étendre pour fermer le paffage des Crônes ; ce qui arrive lorfque la corde où eft attaché le plomb du filet, tombe tout d'un coup.
Lorfque le filet eft ainfi tendu, on porte le bout de la grande corde qui traverfe les perches, & qui tient aux chevilles à l'autre bord de la riviere, où on l'attache à un piquet ou autre chofe de cette nature, qui s'y rencontre alors.
Le Pêcheur qui veut tendre le Tramail de la forte, doit huit jours auparavant avoir préparé les perches, comme nous l'avons dit, afin que le Poiffon accoûtumé à les voir, ne s'en épouvante pas.
Après, qu'on a tendu le filet, comme il vient d'être enfeigné, on cherche une place nette d'herbes, afin que le Poiffon puiffe voir l'appât qu'il faut lui jetter ; cette place fera éloignée des Crônes environ de cent ou deux cens pas.
C'eft sur les cinq ou fix heures du foir, l'efpace de fix ou huit jours, qu'on doit appâter les Carpes avec des féves préparées, ainfi que nous l'avons dit ci-avant.
La veille que les Pêcheurs ont réfolu de tendre leur filet, au lieu de jetter fimplement l'appât compofé, ils auront foin un peu auparavant que de le tirer du feu, d'y mêler environ la groffeur de deux féves de la poudre d'aloës citrin, qu'ils laifferont boüillir. Cela fait vuider le Poiffon, & le rend affamé pendant deux ou trois jours, ce qui l'oblige à fortir de bonne heure des Crones.
L'heure propre pour aller pêcher, eft fur les trois heures après midi. On va à l'endroit où l'on veut appâter le Poiffon, & on y jette huit ou dix poignées de féves préparées, puis on s'en va pour revenir fur le foir bien tard.
On juge bien que pour pêcher ainfi, on doit être plufieurs ; car il faut qu'un des Pêcheurs foit fur le bord où le filet n'eft point tendu ; pour y tenir la corde qui y eft attachée, tandis que les autres s'en vont fans faire de bruit, au-deffus de l'endroit appâté, pour y frapper l'eau avec des perches, & foüiller au fond & le long des bords, afin d'obliger le Poiffon de quitter ces lieux, & de fe retirer dans les Crônes.
Ce bruit fe fait, après que celui qui tient la corde qui fait joüer le filet, a donné le fignal, lui de fon côté, bien entendu dans fon art, tire le Tramail auffi-tôt qu'il entend le bruit.
A ce choc, la corde où les plombs font attachez, tombe au fond de l'eau, & le filet ferme ainfi l'entrée des Crônes. Le Poiffon qui veut fe fauver dans sa retraite, donne dans le piége, d'où on le tire après. Il s'y prend auffi d'autres Poiffons que des Carpes ; & cette pêche, quand elle eft bien entenduë, donne beau coup de profit.
Il fe trouve quelquefois des rivieres remplies de beaucoup de Crônes, & qu'on ne peut fermer qu'avec un grand nombre de filets ; ou bien ces rivieres feront fans Crônes, mais d'ailleurs fi garnis de grands herbiers, d'arbres renverfez, ou de manieres de petits rochers, qu'on n'y peut pêcher comme on a coûtume de faire ailleurs, avec des filets appellez Seines, ou ceux en Tramail, dans des endroits où rien n'y fait d'obftacle.
Pour prendre le Poiffon dans ces fortes d'eaux, foit rivieres, étangs, marais, ou foffez, il faut de neceffité en nettoyer une place, longue depuis trente jufqu'à cinquante pas, qui foit fans herbes, ni autre chofe qui puiffe empêcher la réüffite de la pêche.
Cela fait, on appâte cette place avec des féves cuites avec de l'aloës ; & dès le premier jour que cet appât eft mis, on s'en va fur le rivage de la riviere, étang ou marais, on y pique à raz bord une perche non pelée, bien droite, groffe comme le bras, & unie tout du long, en forte que le filet ne puiffe s'y accrocher. Il faudra que le gros bout de cette perche foit coupé en pointe, pour le faire entrer dans le fond de la riviere.
Quand cela eft fait, on va fur l'eau, environ à deux toifes plus loin du côté de l'autre bord, où l'on pique encore une perche, puis une troifiéme à pareille diftance, & davantage même, fi l'étenduë de l'eau le permet.
Le travers de l'eau étant ainfi garni de filets, vous en ferez autant au-deffous, fuivant l'étenduë de la place nettoyée. Ces perches après avoir été piquées, doivent être percées à fleur d'eau, d'un trou à mettre une cheville groffe comme le doigt, qui néanmoins y doit entrer à l'aife ; & avoir une coche ou un trou à leur gros bout, pour y attacher une ficelle qui foit forte, & longue d'un pied & demi.
Toutes ces ficelles doivent être liées à une longue corde, & quand on tend les filets auffi longs que la riviere a de largeur, il faut que ce foit fur les deux ou trois heures après midi, & commencer d'attacher la corde du liège fur le bord, & laiffer aller au fond la corde du plomb, puis prendre l'autre bout du filet & l'aller attacher à l'autre bord, & enfuite vous accommoderez ce filet de forte que le plomb foit relevé fur les chevilles, afin que le Poiffon ne puiffe s'en tirer quand le filet fera tombé.
Lorfque le tout eft ainfi préparé, il faut fur les fept heures du foir jetter le refte des féves dans le milieu de la place nette ; & lorfqu'il fera nuit aller trois ou quatre perfonnes avec le Maître Pêcheur, fans faire de bruit, deux fur un bord, & deux fur l'autre, & tout vis-à-vis l'une de l'autre, obfervant de ne point aprocher du Tramail de plus de deux Toifes, finon quand le fignal aura été donné par celuy qui doit faire joüer le filet.
Les quatre perfonnes étant ainfi toutes prêtes, celuy qui entendra le mieux cette pêche, prendra les deux bouts des cordeaux, des chevilles qui font au piquet du côté du bord, & en courant les tirera de force, & attachera par cet effort toutes les chevilles, qui donneront liberté au filet de s'étendre & d'enfermer le Poiffon, qui fera accouru à l'appât pour le manger.
En même temps que cette corde eft tirée, on donne le fignal, & les quatre perfonnes de compagnie courent auffi-tôt, avec chacune une perche, ajufter le bout du filet proche le bord afin que rien ne puiffe paffer, & que les cordes du plomb foient l'une et l'autre fur chaque ligne qui eft au bas de chaque filet. C'eft par ce moment que le Poiffon refte enfermé dans les deux tramaux comme dans une cage. Il ne refte plus qu'à le prendre.
Et pour cela, deux hommes prennent chacun un bout d'un des filets, & l'aprochent peu-à-peu de l'autre, pendant que les autres avec des perches, foulent le fond de l'eau & le long du rivage, pour faire que le Tramail ne paffe point par-deffus le Poiffon, & pour l'obliger à fuïr vers l'autre filet.
Il faut continuer d'agir jufques à ce que les deux filets foient tout près l'un de l'autre, & que le Poiffon s'y trouve enfermé comme entre deux nappes pliées en double, après quoy on retirera le tout hors de l'eau.
Remarquez que cette maniere de pêcher, ne convient point aux eaux qui coulent avec quelque rapidité, d'autant qu'un tel courant empêcheroit les filets de s'étendre, & de fe tenir en état fur les chevilles ; c'eft pourquoy on choifit toujours pour cela un endroit où l'eau eft la plus claire & la plus tranquille, parce qu'autrement la pêche feroit infructueufe.
Comme il faut bombarder les carpes.
On choifit un endroit de riviere ou d'étang où l'eau forme un efpéce de baffin, net de toutes fortes de joncs ou de racines d'arbre, & où l'on eft affuré qu'il y a abondance de Carpes : & par le moyen d'un petit bateau on l'entourne de filets, dont fuivant la maniere ordinaire, le plomb touche le fond & le deffus le foutient fur l'eau, par le moyen des morceaux de liège qui y font attachez. On prend 12. 15. ou 20.bombes qui ne font que des Petards ordinaires, où l'on a attaché des pierres pour les faire couler à fond : on les alume puis on les jette dans ce baffin promptement les uns après les autres ; les Petards troublent l'eau fi épouvantablement par l'effet qu'ils font dans la vafe, que la Carpe toute troublée ne fçait où fuïr. Mais étant contrainte de chercher un air plus pur, elle donne dans les filets où les pêcheurs la prennent. J'en ay veu prendre jufqu'à 60 d'un coup de filet, mais quelquefois beaucoup moins. La compofition du Petard eft la même que celle des fufées ordinaires. Le temps pour pêcher doit être favorable ; car il m'eft arrivé qu'avec 20 bombes, je n'ai pris qu'une ou deux Carpes, pêchant le matin dont la nuit il avoit plû d'orage, avec grands tonnerres & éclairs, & même il pleuvoit encore doucement quand je pêchois. J'avertis que c'étoit un fond vafeux où je pêchois, doutant fi fur un fond de fable & dans une eau très-claire, ces bombes feroient le même effet. Chacun en peut faire l'épreuve.
Maniere facile de pêcher la Carpe.
On peut faire cette pêche dans les Rivieres & sur tout dans les étangs. Il faut avoir une vieille chalouppe qu'on remplit de branchages ; le bois qu'on coupe des vieilles paliffade eft meilleur pour cela que d'autre bois : faute de celuy-là on fe fert de branches de bois ordinaire. La chalouppe étant pleine de bois, on la fait defcendre au fond de l'eau où elle refte trois mois, ou plus fans qu'on y touche. Il faut que l'eau foit affez profonde, pour que le poiffon puiffe entrer dans cette chalouppe fans être vû. Il s'y rend, & fi j'ofe me fervir de ce terme, il y niche. Quand vous voulez pêcher vous prenez deux autres bateaux aufquels vous attachez avec les cordes la vieille chalouppe, que vous retirez du fond de l'eau, par le moyen des cordes qui y font attachées à des gons, ou boucles de fer que vous attachez exprès. Ayant retiré cette chalouppe du fond de l'eau, vous la conduifez par le moyen des autres bateaux, dans quelque foffé, ou fur un des bords de l'étang ou de la riviere, où l'eau foit fi peu profonde que la chalouppe s'y puife vuider d'eau, fans que celle de la riviere y rentre. Etant en cet endroit vous ôtez tout le bois qu'il y a dans la chalouppe, après vous en puifez l'eau avec un feau, & la chalouppe étant vuidée vous prenez les Carpes que vous trouvez au fond. J'ay pris dans un bateau à une feule fois plus de cent Carpes, & prefque toutes groffes, car les petites n'y entrent point. Après vous rempliffez vôtre chalouppe du même bois dont elle étoit remplie, & vous la traînez au milieu de l'eau, où vous la faites enfoncer comme auparavant, pour la pouvoir repêcher en un autre temps.