Extrait de « L'ART DE TOUTE SORTE DE CHASSE ET DE PECHE » (1730)
Nous appelons Brochet un Poiffon d'eau-douce, qui eft blanc & long : on le trouve dans les rivieres, les étangs & les lacs : il fe plaît dans la bourbe.
Ce Poiffon eft fort goulu ; il vit de proye qu'il trouve dans l'eau, ce qui fait qu'on en laiffe le moins qu'on peut dans les étangs, lorfqu'on les pêche, parce qu'il eft sujet à les dépeupler.
Les Naturaliftes difent, que les œufs de Brochet commencent à s'enfler dans les mois de Mars & Avril, & qu'ils continuent jufques dans celui de Juin, qui eft le temps où ils éclosent.
D'autres veulent que les Brochets foient produits par la femence des Tanches, & que c'eft pour cela que ces Poiffons vivent fi bien d'accord enfemble.
Le Brochet fe prend à l'hameçon, auquel on met pour appât des Goujons, ou des Grenoüilles : il eft bon de tendre deux hameçons à la fois ; il y en a de faits exprès.
Il faut que les hameçons foient un peu forts, auffi-bien que la ficelle qui les tient attachez, parce que le Brochet eft de rude trait, fur tout lorfqu'il fe fent pris.
Autre invention.
Voici une invention affez particulière dont on fe fert pour le pêcher : vous prenez une petite perche longue d'environ neuf pieds, qui foit affez forte & d'un bois leger, afin qu'on puiffe la manier d'une main.
Vous attachez au bout de cette perche, un collet de crin de cheval en fix doubles, & l'ouvrirez le long de la perche, & non en travers.
Cela fait, promenez vous le long des eaux où vous fçavez qu'il y a du Brochet : il faut toujours que ce foit par un beau temps, que le foleil luife, & que l'eau foit très-claire.
Alors on voit le Poiffon qui dort ; on en approche doucement, crainte de l'éveiller, & jufqu'à ce qu'on foit à portée de le toucher aifément avec la perche.
Cela étant, paffez-lui adroitement le collet, qui aura un nœud coulant, jufqu'au milieu du corps, & enlevez-le tout d'un coup hors de l'eau.
Ce qu'il y a de particulier à cette Pêche, c'eft que le Brochet ne s'échappe point, quoy qu'on lui touche ; il ne s'enfuit que lorfqu'il entend du bruit ; c'eft pourquoy lorfque vous pêchez ainfi, s'il arrivoit que vôtre Poiffon endormi ne fût pas bien tourné, qu'il eût la tête ou la queuë droit à vous, il faudroit lui toucher doucement du bout de la perche, pour le faire tourner, ce qu'il fera fans s'épouvanté ; puis quand vous l'aurez tourné à fouhait, vous le prendrez, comme nous venons de le dire.
Cette Pêche fe fait depuis le mois de Février jufqu'en Août, parce que c'eft dans ces faifons que le Brochet dort au foleil à fleur d'eau, & proche du bord ; ce qui fait qu'il eft aifé de lui paffer le collet dont on vient de parler, & de le tourner comme on veut.
Comment pêcher le Brochet avec les Bricoles.
La manière de pêcher les Brochets avec des Bricoles eft un peu difficile. La fuite du discours fera néanmoins comprendre aifément ce que c'eft ; il eft bon d'avoir un morceau de liège percé ou fendu par le milieu, & attaché à la ficelle qui tient l'hameçon.
Vous obferverez que ce liège foit mis à trois ou quatre pieds proche de l'appât, plus ou moins felon la profondeur de l'eau. Ce liège fert à tenir l'appât entre deux eaux, lorfqu'on a jetté la ligne.
Il y en a qui au lieu de liège fe fervent d'un morceau de jonc plié en quatre ou cinq doubles : ils prétendent qu'il eft meilleur, parce, difent-ils, que le Poiffon, qui y eft accoûtumé, ne s'en épouvante pas fi-tôt.
Quand on tend les Bricoles dans une eau courante, on attache une pierre à la ficelle, qui eft groffe comme le poing ou environ, afin que la ligne étant mife dans l'eau, la pierre tombe au fond, & empêche ainfi cette ligne d'être emportée le long du bord.
Si c'eft dans un étang ou autre eau qui foit tranquille, il n'eft pas befoin de pierre, la ligne fe tient affez bien d'elle-même en état.
Le tout difpofé, ainfi qu'il vient d'être dit, on met pour appât à l'hameçon un Carpeau, fi on en a, ou des Perches, après leur avoir coupé l'aileron de deffus le dos, parce qu'il pique, ce qui empêche le Brochet de mordre.
Enfuite prenez la Bricole de la main droite, tenant toute la ficelle pliée ; rapportez-là par deffus le Poiffon attaché à l'hameçon, & prenant l'autre bout de cette ficelle dans la main gauche, jettez de la droite ligne le liège et le Poiffon de toute vôtre force, afin que le tout aille le plus loin qu'il vous fera poffible.
Pour mieux faire, vous prendrez un petit bateau dans lequel vous vous mettrez : vous le conduirez dans l'endroit où vous voulez tendre vôtre Bricole, & y étant arrivé , vous la jetterez dans l'eau ; puis tenant ce piège dans une main, vous vous en reviendrez au bord l'attachez à quelque chofe, comme on l'a dit.
La véritable heure pour tendre la Bricole, eft à trois ou quatre heures après midi dans l'Eté, & au lieu qu'en hyver on n'y va qu'à trois heures. On la laiffe ainfi paffer la nuit, & le lendemain matin on va la tirer.
Il faut obferver que dans l'endroit où vous voulez tendre vos Bricoles, il n'y ait point d'herbes, à caufe que les Brochets ont coûtume de s'y retirer pour voir leur proye.
Comment pêcher le Brochet à la Ligne volante.
Prenez une longue perche de douze ou quinze pieds de longueur, & un peu plus groffe que le pouce, attachez-y comme prefqu'au milieu une ficelle, & l'entortillez tout autour jusqu'au petit bout. Il faut que ce qui en refte, foit long de deux ou trois toifes, ou environ.
A l'extrémité de cette ficelle fera un hameçon, & l'appât qui eft ordinairement du Poiffon, fe met deffus ; c'eft-à-dire qu'on paffe le bout du chaînon par deffous l'oüie, & qu'on lui fait faire fortir par la gueule, jufqu'à ce que la pointe du crochet de l'hameçon entre un peu dans le corps par-deffus l'écaille.
Ce chaînon doit être après attaché à la ficelle, & non auparavant : car on ne pourroit accommoder comme il faut, l'appât dont on vient de parler. Et pour faire que cet appât enfonce un peu dans l'eau, on met à deux pieds de diftance, un morceau de plomb gros comme une noix, qu'on attache à la ficelle.
Enfuite vôtre perche en main, jettez vôtre ligne le plus avant que vous pourrez : & vous promenant sur le bord d'une rivière ou d'un étang, agitez vôtre ligne de temps-en-temps, pour faire que vôtre Poiffon remuë comme s'il étoit vivant ; alors qu'il n'y aura point de Brochet dans l'endroit où vous pêchez, fi vous ne prenez rien : car s'il y en a, ce Poiffon auffi-tôt, s'élancera fur cette proye afin de la dévorer.
Mais il faut pour lors un peu de patience : car qui tireroit la ligne auffi tôt que le brochet a donné à l'amorce, on gâteroit tout. Il faut lui donner le temps d'avaler, puis le tirer à foy.
Au lieu de Poiffon pour appât, vous pouvez vous fervir de Grenoüilles ; & l'on peut prendre ce divertiffement prefqu'à toute heure du jour, quoy qu'il foit plus avantageux d'exercer cette pêche, avant que le Soleil fe couche, & le matin deux heures après fon lever.
Autre Pêche à la Ligne volante, autrement dite à la Turlotte, pour prendre des Brochets.
Cette Pêche eft d'autant plus divertiffante, qu'on peut la faire en fe promenant fur le bord de l'eau, fans être obligé d'attendre que le Poiffon vienne prendre l'amorce ou l'appât, comme cela arrive prefqu'à toutes les Pêches à la ligne.
Pour faire cette Pêche, il faut fçavoir la manière d'enfiler l'hameçon dont on veut fe fervir, & d'attacher l'amorce. Pour cela, il faut avoir un hameçon, & un bout de fil d'archal jaune, de la groffeur d'une fine épingle, qu'il faut plier en deux, & le tortiller de maniere qu'il faffe un petit chaînon, au bout duquel on laiffera un petit anneau, pour les deux bouts du fil-d'archal qui refteront du chaînon, il faut les attacher à la queuë de l'hameçon avec de la foye ou du fil, enforte que, ce qui fera attaché ne defcende pas plus bas, que l'endroit vis-à-vis le crochet de l'hameçon.
Cela fait, il faut faire un cornet d'un gros carton, ou fi l'on veut de terre à Potier, dont le dedans ne foit pas plus large que la groffeur d'un tuyau d'une groffe plume à écrire, & de la longueur environ du petit doigt ; enfuite paffer à travers du cornet l'hameçon attaché au fil-d'archal, & faire enforte que toute la queuë de l'hameçon, depuis l'endroit vis-à-vis le crochet, & environ la longueur d'un travers de doigt du chaînon, foit caché dans le cornet, & emplir ledit cornet de plomb fondu en tenant l'hameçon par le bout du chaînon, afin que ce qui doit être enchaffé, fe trouve au milieu, & enveloppé également par tout.
Cela étant fait, il faut arrondir les deux extrémitez du plomb ; l'hameçon ainfi accommodé, il faut avoir un fer de la longueur de quatre pouces ou environ, qui foit fait de manière qu'on puiffe faire entrer dans la queuë le bout d'un bâton, de la longueur d'une canne, & qu'il y ait au bout un petit anneau par lequel on puiffe faire paffer la ficelle, & la ligne fera faite.
Enfuite prendre un petit poiffon de la groffeur du pouce, & fi cela fe peut, un Goujon, lui paffer le chaînon dans la gueule & dans le corps, par l'anneau, qui refortira par l'endroit par lequel le Poiffon rend fon excrément ; & faire en forte que ce Poiffon avale tout ce qui eft couvert de plomb, & tourner la pointe de l'hameçon du côté de l'oüie, & attacher le Poiffon avec du fil en trois endroits ; fçavoir, au-deffus des oüies, au milieu du corps, & au-deffus de la queuë ; l'amorce ainfi difpofée, il faut paffer par l'anneau de fer, le bout de la ficelle, dont il faut avoir dix ou douze braffes entortillées autour d'un morceau de bois, & attacher cette ficelle à l'anneau du chaînon qui paroît d'un côté une ligne ordinaire, & de l'autre une ligne à Brochet : ce qui compofera une ligne, dont on doit fe fervir ainfi qu'on va le dire.
Il faut tenir de la main droite le bâton, & de la main gauche le paquet de ficelle ; qu'il faudra détortiller autant qu'il fuffira pour jetter l'amorce dans la riviere, qu'il faut laiffer aller à fond, & la faire fautiller en retirant la ligne par petits fauts. Et lorfque le Brochet s'élancera fur l'amorce, ce qui fe fentira par le mouvement qu'il donnera à la ligne, il faudra la lui laiffer prendre & emporter, & lui fournir de la ficelle tant qu'il foit arrêté. Il ne s'éloigne ordinairement que fept à huit pieds de l'endroit où il a pris l'appât ou l'amorce : il faut lui donner le temps d'avaller le Goujon, & enfuite le fonder doucement en retirant la ligne : & lorfqu'on fentira de la refiftance, qui eft une marque que le Brochet n'aura pas abandonné l'appât, la retirer en donnant un petit faut à cette ligne par le mouvement du bâton, pour enferrer le Brochet, que l'on ramenera enfuite aifément au bord, en retirant petit-à-petit la ligne : & lorfque le Brochet fera ainfi proche le bord, il faut le jetter hors de l'eau.
On peut encore pêcher aux Brochets de cette maniere, en fe fervant de trois fortes d'hameçons. Les trois hameçons font attachez par une double chainette de cuivre, afin que le Brochet ne puiffe pas d'un coup de dent couper la corde de la ligne. Rarement échape-t-il un poiffon d'un hameçon double ; car l'un ou l'autre des hameçons acroche ordinairement quelque chofe, & quelquefois tous les deux. Il eft à propos d'attacher un poiffon à l'hameçon ; vous obferverez que le Brochet mord plûtôt un poiffon qu'il voit vivant, qu'un qui eft mort. Un poiffon auquel on paffe l'hameçon par dedans le corps, ne vit pas plus de 4 à 5 heures : mais celui à qui on le fait paffer par deffous les oüies, peut vivre douze heures. Aux lieux où le Brochet trouve affez à manger, il ne mord que le poiffon qu'il voit remuër : mais où il est affamé, il mord à tous appâts, pourvû que le poiffon ne foit point pourri.
Chaffe du Brochet.
Vous prendrez dans un temps beau & ferain, un miroir que vous expoferez au foleil, & vous en ferez aller la réflexion dans l'eau, où vous fçaurez qu'il y a quelque Brochet ; auffi-tôt le Brochet viendra paroître à la réflexion du miroir entre deux eaux : & vous prendrez alors un fufil, & vous le déchargerez deffus, & tâcherez d'être affez adroit pour le tuer. Il viendra auffi-tôt qu'il fera mort fur l'eau : vous le ferez venir à bord avec quelque bâton ou gaule. Voilà tout fur le myftere.